Avril 80, une lueur de démocratie pourtant contestée...

20 avril 2020 à 11h19 par Nacer Kettane

Avril 80, une lueur de démocratie pourtant contestée⬦

La pandémie due au Coronavirus aura infligé une double peine au peuple algérien. Confinement et couvre-feu auront « gelé » provisoirement le hirak (le mouvement) qui s’apprêtait à célébrer avec force un soulèvement démocratique hors du commun qui s’invitait dans la dictature post coloniale algérienne, il y a 40 ans. La chape de plomb boumédieniste érigée en système d’oppression, de domination utilisait alors tous les artifices hérités du pouvoir colonial pour étouffer toute aspiration à une démocratie constitutionnelle. 


Père fondateur des « printemps arabes « et des mouvements actuels pour avoir été le premier à contester un système autoritaire issu d’une Algérie post-indépendante, le printemps amazigh d’avril 80 proposait un Etat de droit laïque (justice sociale, égalité des sexes, des langues) garant de préserver l’intégrité de la personnalité nord-africaine dans ses composantes ethno culturelles berbère et arabe.


Dix-huit ans après l’indépendance déclarée et tout de suite confisquée (par l’état-major de l’armée stationnée au Maroc durant les années de guerre de libération), la grogne gagne l’ensemble du pays qui se soulève comme un seul homme (le même jour à la même heure et avec les mêmes slogans)contre un pouvoir qui ouvertement entend se maintenir par la force , comme sous le régime de Bouteflika, en mettant main basse sur les richesses du sol et du sous-sol.


Dépités, abusés, exsangues les Algériens quittent leur foyer pour crier à la face du monde leur ras le bol d’un système qui continue de s’imposer envers et contre tout. Face à cette situation inédite, le pouvoir militaire s’acharne à criminaliser, ethniciser le mouvement et n’hésite pas à recourir à des slogans éculés comme « la main de l’étranger « méthode qui révèle le cynisme de ce « monstre froid » et surtout sa disposition à mettre en place une idéologie meurtrière inaugurant un terrorisme d’état qui allait faire école quelques années plus tard dans les années 90.


Une arabisation à marche forcée, bâclée, conduite par des coopérants égyptiens peu scrupuleux piétinant les langues du pays, une islamisation salafiste effrénée de la société contraire à la tradition algérienne et aux valeurs ancestrales du pays : tolérance, diversité, n’ont fait qu’aggraver la situation. Et que dire d’une classe politique inféodée aux nationalistes arabes ou aux puissants soviets ? Une histoire tronquée et revêtue d’une martyrologie officielle, une police politique estampillée sécurité militaire faisant de l’intimidation et de l’élimination physique son credo ont définitivement conforté le peuple algérien (sociétés civiles, forces démocratiques, etc) dans son ensemble qu’une nouvelle guerre d’indépendance devait s’enclencher pour se débarrasser de potentats imbus de la haine de soi et cyniques envers le peuple.


Le Hirak ayant émergé dans ce contexte marqué par un autoritarisme exacerbé reprendra à son compte les luttes avortées des générations précédentes (1988 ou 2011) et gagnera l’ensemble du pays. Des mots d’ordre dans les trois langues : « Dégagez ! » »Nous voulons être libres et indépendants « « Etat civil et non militaire » ont été scandés à l’intérieur du pays comme dans la diaspora. En ce sens ne peut-on pas dire que la dimension éminemment démocratique qui a caractérisé Avril 80 a-t-elle définitivement disparu des mémoires ? C’est à croire que non n’a-t-elle pas constitué cette toile de fond sur laquelle viendront s’inscrire toutes les contestations de jeunesse (Octobre 88, printemps noir 2001), à l’instar de la révolution dégagiste anti-Ben Ali en Tunisie et du « hirak » du Rif au Maroc ?


Les régimes en Afrique du Nord : du Maroc à l’Egypte en passant par le Soudan et la Lybie sont fondés sur une domination plurielle (politique, économique) de leurs sociétés en leur déniant tout droit. Dans chacun de ces pays les richesses nationales (patrimoine foncier, richesses minières ou pétrochimiques)sont gérées par des clans du pouvoir qui gèrent leur pays comme une multinationale dont ils se partagent les dividendes. Les modes de gestion (sous le label de République de surcroit) de Ben Alli et de Bouteflika sont à cet égard exemplaires de systèmes de corruption qui fonctionnent sur la dilapidation des richesses nationales. 


Les émeutes ou révoltes « arabes » quelles que soient leurs dénominations ne sont que des symptômes de régimes qui puisent leurs principes de l’autoritarisme colonial ou féodal (d’avant les colonialismes) et se comportent avec leurs peuples comme des caciques ou des régimes militaires dirigés par des juntes. Les droits humains sont des termes « officiels » affichés à la face du monde sans aucune réalité sur le terrain.


Passés maîtres dans l’instrumentalisation de leurs oppositions respectives, maniant de façon éhontée les notions d’ingérence, niant l’universalité de valeurs telles que l’égalité homme -femme, les droits humains, piétinant ou massacrant leurs minorités, les régimes et pouvoirs post-coloniaux doivent définitivement laisser la place à l’état de droit, à d’honnêtes et transparentes consultations électorales, à l’installation de réels contre pouvoir et intégrer les différentes oppositions dans des stratégies de consensus. 


Porteur de cette volonté de changement le printemps berbère des années 80 annonçait déjà ces ruptures pour l’Afrique à l’instar des pays développés. Il doit à ce titre être reconnu comme un événement majeur et fondateur sur le plan politique, une prise de conscience post révolutionnaire au même titre que d’autres moments de l’histoire volontairement non cités pour ne pas les mettre en concurrence ou les hiérarchiser.


Rappelons néanmoins que c’est un mouvement qui a eu lieu en même temps que celui des chantiers navals de Gdansk en Pologne et sans doute avec plus d’ampleur. Mais ceci dit rappelons que l’un a bénéficié du soutien des démocraties occidentales tandis que l’autre a été ignoré pour des raisons diplomatiques évidentes. Cela explique en partie une reprise en main du pouvoir militaire à Alger.


Le moment est venu de reconnaître l’histoire réelle d’un pays et celui-ci doit être perçu dans sa dimension fondatrice nécessaire à l’équilibre du pays et de la région. Ce « moment révolutionnaire » doit être intégré dans les cursus universitaires algériens, égyptiens, marocains, lybiens, tunisiens ainsi que dans des institutions telles que Sciences Po, l’Université France-Maghreb, les centres de recherche nationaux et internationaux en réalisant des appels de fonds pour encourager les étudiants à travailler sur l’Histoire et la Mémoire .