Benjamin Stora : "La crise atteinte entre la France et l'Algérie est d'un niveau jamais égalé !"
Invité de la Matinale de Beur FM, l'historien Benjamin Stora est revenu sur l'état des relations diplomatiques entre la France et l'Algérie. De la crise diplomatique actuelle à la question des accords de 1968, en passant par la restitution des biens culturels et les déclarations polémiques sur la colonisation, il a décrypté une situation tendue et complexe.
Publié : 28 février 2025 à 18h51 par La rédaction
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Les tensions entre la France et l’Algérie atteignent un niveau inédit. L’historien Benjamin Stora, spécialiste de la mémoire coloniale, était l’invité de la Matinale de Beur FM pour analyser cette crise diplomatique. Entre rupture des échanges, révision des accords de 1968 et instrumentalisation politique de l’histoire, il dresse un état des lieux sans concession.
Une crise diplomatique d’une ampleur inédite
Interrogé sur les relations actuelles entre Alger et Paris, Benjamin Stora ne mâche pas ses mots : « La crise atteinte entre la France et l'Algérie est d'un niveau jamais égalé, puisque les contacts sont pratiquement rompus entre, disons, les deux pays, par les canaux diplomatiques classiques. » Un fait rarissime qui illustre l’ampleur des tensions. Selon lui, la communication sur les dossiers migratoires, sécuritaires et économiques est au point mort.
Pour l’historien, cette dégradation ne s’explique pas seulement par des désaccords récents, mais par un enchevêtrement de malentendus et de différends qui se sont accumulés au fil des ans. « On assiste à un gel des relations sur tous les plans, et cela complique encore davantage les sujets de coopération, notamment sur la mémoire et les biens culturels. »
La remise en cause des accords de 1968 : une rupture majeure ?
L’un des points de crispation actuels concerne la révision des accords franco-algériens de 1968, qui régissent le statut des Algériens en France. La communauté algérienne se questionne les conséquences d’une suppression de ces accords.
Benjamin Stora rappelle le contexte historique : ces accords avaient été mis en place pour encadrer la circulation entre les deux pays après l’indépendance de l’Algérie en 1962. Leur révision progressive a déjà réduit certains avantages, notamment en matière de regroupement familial et de cartes de résidence.
Mais leur abrogation totale changerait-elle réellement la donne ? Pour l’historien, la question du visa reste l’enjeu principal. « L'élément principal était celui de l'obtention d'un visa. Quand vous habitiez en Algérie, vous aviez de la famille en France, la question décisive, ce n'était pas les accords de 68, c'était tout simplement l'obtention d'un visa. »
Il estime que si les accords étaient dénoncés, les Algériens seraient soumis au droit commun des étrangers, avec des titres de séjour plus courts et des conditions d’obtention plus strictes.
Une coopération sur la mémoire en suspens
Un autre axe de coopération entre les deux pays concerne la mémoire coloniale et la restitution des biens culturels. Depuis la remise de son rapport à Emmanuel Macron en 2020, Benjamin Stora avait contribué à des avancées notables : ouverture des archives, reconnaissance d’événements historiques marquants, mise en place d’une commission d’historiens franco-algériens.
Mais aujourd’hui, tout semble bloqué. « Pour l'instant elle est, comme tout le reste, elle est pour l'instant paralysée. Mais effectivement le travail de mémoire avait bien commencé depuis maintenant plusieurs années [...]. Mais là, sur ce plan-là, il n'y a pas eu de restitution. Les choses en étaient restées, disons, au point mort, puisque sur la question des restitutions, ce que l'on avait objecté l'année dernière, c'est qu'il fallait d'abord voter une loi des restitutions à l'Assemblée nationale. » L’historien regrette ce gel des relations, alors que de nombreux projets étaient en cours.
Quand l’histoire devient un enjeu politique
Les tensions entre la France et l’Algérie ne se limitent pas aux relations diplomatiques. L’histoire coloniale est régulièrement instrumentalisée dans le débat public, notamment par certaines personnalités politiques. Récemment, Jean-Michel Aphatie a provoqué un tollé en déclarant sur RTL : « La France a fait des centaines d’Oradour-sur-Glane en Algérie » et « Les nazis se sont comportés comme nous l’avons fait en Algérie. »
Ces propos ont suscité de nombreuses réactions, entre indignation et soutien. Interrogé sur cette comparaison, Benjamin Stora rappelle que les violences commises pendant la conquête coloniale sont largement documentées : « Il y a eu plus de 2500 morts. Donc il y a par conséquent eu, tout au long de la conquête coloniale, effectivement toute une série de massacres contre les populations civiles qui sont indéniables et très documentés. »
Il souligne toutefois une distinction essentielle : « Maintenant le problème bien sûr c'est qu'il n'y a pas eu, disons, de préméditation, de plan d'extermination avec un délire biologique, etc., comme ça a été le cas par exemple du nazisme. »
Pour l’historien, la conquête de l’Algérie a été marquée par un chaos militaire et politique, sans doctrine structurée. « En politique, par exemple, Napoléon III voulait faire un royaume arabe en 1860 avec son conseiller Ismail Orban. Ça n'a pas eu lieu. Donc il n'y a pas de plan décidé sur 50 ans ou 60 ans. » Mais il reconnaît que le parallèle de Jean Michel Aphatie a permis d’attirer l’attention du grand public sur une histoire longtemps méconnue en France.
L’Algérie, un enjeu électoral en France ?
L’Algérie est un sujet récurrent dans les débats politiques, particulièrement à droite et à l’extrême droite. Pourquoi une telle obsession ? Pour Benjamin Stora, ce phénomène s’inscrit dans une stratégie électorale bien rodée : « À chaque échéance, certains candidats utilisent la question algérienne pour capter un électorat nationaliste et xénophobe. » Il compare cette situation à la campagne de 2007, où Nicolas Sarkozy avait axé son discours sur la mémoire coloniale et le refus de la repentance.
Ce discours, largement repris aujourd’hui, dépasse le seul cadre algérien. « On commence par les Algériens, mais très vite, ce sont aussi les Marocains et les Tunisiens qui sont visés. C’est une mécanique dangereuse qui alimente les divisions. » L’historien appelle à stopper cette instrumentalisation de l’histoire à des fins politiques.
Quel avenir pour les relations franco-algériennes ?
Malgré la crise actuelle, Benjamin Stora se veut mesuré sur l’avenir des relations entre la France et l’Algérie. Pour lui, la forte présence de la diaspora algérienne en France empêche une rupture définitive. « Trop de personnes sont concernées pour que la situation reste figée. À un moment, le dialogue devra reprendre. »
Mais comment sortir de cette impasse ? L’historien reste prudent : « Aujourd’hui, je ne vois pas comment la situation peut se débloquer. Il faudra du temps et surtout une volonté politique des deux côtés. » Il rappelle que la coopération sur la mémoire et la restitution des biens culturels peut être un levier de rapprochement, mais seulement si les relations diplomatiques se normalisent.
En attendant, l’historien appelle à ne pas sombrer dans la surenchère politique et médiatique. « L’histoire est une matière complexe. Il faut l’expliquer avec rigueur et éviter les raccourcis. » Un message essentiel à l’heure où les tensions entre Paris et Alger semblent plus vives que jamais.